La théorie des scripts sexuels : pourquoi votre sexualité suit un scénario — et comment il se réécrit
- Sabrina B.

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Cet article s'appuie sur une revue rigoureuse de la littérature scientifique et sur mes recherches universitaires sur la flexibilité des scripts sexuels, menées dans le cadre du développement de l'EDYFLEX, la première échelle francophone de flexibilité sexuelle dyadique. Vous pouvez suivre mes travaux sur ResearchGate.
La théorie des scripts sexuels est l'un des cadres les plus influents de la sexologie contemporaine — et l'un des moins connus du grand public. Formulée par les sociologues américains John Gagnon et William Simon, elle repose sur une idée qui a révolutionné l'étude de la sexualité : nos conduites sexuelles ne sont pas le simple produit d'une pulsion biologique, mais suivent des scénarios appris — des schémas qui définissent, le plus souvent à notre insu, qui initie, quand, où, comment, dans quel ordre, et ce qui "compte" comme une sexualité réussie. Un script sexuel fonctionne comme le scénario d'une pièce de théâtre : il distribue les rôles, ordonne les séquences et donne du sens à ce qui se passe. Cette théorie éclaire d'un jour nouveau la plupart des difficultés sexuelles du couple : bien souvent, le problème n'est ni le désir, ni le corps, ni l'amour — c'est le scénario.

Nous ne faisons pas l'amour "naturellement" : nous jouons un scénario appris. La question clinique n'est pas de savoir si vous avez un script — tout le monde en a un — mais s'il est assez souple pour suivre votre vie.
Origines et fondements : la rupture de Simon et Gagnon
Jusqu'aux années 1960, la sexualité était essentiellement pensée comme l'expression d'un instinct biologique universel — un réservoir pulsionnel que la société viendrait canaliser ou réprimer. John Gagnon et William Simon, deux sociologues formés à l'université de Chicago et passés par l'Institut Kinsey, opèrent une rupture radicale avec cette vision. Dans leur ouvrage fondateur Sexual Conduct (1973), puis dans leur article de référence Sexual Scripts: Permanence and Change (1986), ils posent que le comportement sexuel humain est une conduite apprise, socialement construite : la sexualité n'émane pas d'un instinct qui préexisterait à la culture, elle est mise en forme par un travail cognitif et social d'apprentissage des désirs et des rôles.
Le concept central est emprunté au vocabulaire théâtral : le script. Un script sexuel est un schéma cognitif structuré qui organise les conduites sexuelles — il attribue à chacun un rôle, ordonne temporellement les séquences de l'interaction, spécifie les lieux et les moments légitimes, et balise les attentes mutuelles des partenaires. Ce schéma remplit une double fonction : il organise le comportement (en fournissant un cadre d'action qui réduit l'incertitude dans des situations émotionnellement chargées) et il donne du sens aux sensations et aux émotions qui surviennent dans l'intimité, en les rendant interprétables à l'intérieur d'un scénario partagé.
L'architecture des scripts : trois niveaux imbriqués
Simon et Gagnon ont proposé une articulation du script sexuel à trois niveaux, dont les influences sont réciproques — une modification à un niveau se répercute sur les autres.
Le niveau culturel (macro) : les scénarios de la société. Ce sont les grandes matrices narratives de la sexualité diffusées par les médias, l'éducation, la religion, le droit, le cinéma et la pornographie. Elles définissent collectivement ce qui est sexuellement pensable, désirable et légitime : qui peut désirer qui, selon quelles modalités, avec quelles finalités. En Occident, le scénario culturel dominant demeure largement centré sur l'hétérosexualité, la pénétration et l'initiative masculine — même si les grandes enquêtes attestent d'une diversification progressive des normes. Fait révélateur : l'enquête française CSF-2023 (Inserm/ANRS, 2024) note que la définition même de ce que les répondants considèrent comme "un rapport sexuel" renvoie encore majoritairement à un scénario comportant une pénétration — la preuve, à l'échelle d'un pays, de la puissance du script culturel.
Le niveau interpersonnel (méso) : le scénario du couple. À ce niveau, les scénarios culturels ne sont pas reproduits mécaniquement : ils sont appropriés, ajustés, parfois contestés par chaque couple dans le cadre de son histoire propre. C'est ici que se construit le répertoire sexuel du couple — les rituels d'initiation ("c'est toujours lui qui demande"), les séquences attendues ("si on commence, on va jusqu'au bout"), les significations partagées attribuées aux gestes. Le script interpersonnel est un compromis dynamique, négocié dans les échanges — explicites ou implicites — entre les partenaires.
Le niveau intrapsychique (micro) : le scénario intérieur. C'est la couche la plus personnelle : les fantasmes, la représentation de soi comme sujet sexuel, la manière d'interpréter ses propres sensations ("si je ne ressens rien tout de suite, c'est que c'est fichu") et de réguler ses émotions dans l'intimité. Ce niveau intériorise les prescriptions culturelles et les ajustements du couple, tout en influençant en retour la manière dont chacun négocie avec son partenaire.
Pour le clinicien, cette architecture a une conséquence directe : le niveau culturel échappe à l'intervention thérapeutique, mais les niveaux interpersonnel et intrapsychique sont précisément ceux sur lesquels la thérapie peut agir. C'est là que se joue le travail sexothérapeutique.
Rigidité et flexibilité : le mécanisme qui fait basculer un couple
Tous les couples ont des scripts — c'est même indispensable au fonctionnement de l'intimité. Ce qui distingue les trajectoires, c'est le degré de malléabilité de ces scripts. Le contraste est au cœur de la recherche contemporaine :
Le script souple autorise la variation : substitution de séquences, exploration de nouveaux registres, redéfinition de ce qui "compte" comme sexualité. Face à un obstacle, le couple remplace la séquence bloquée par une autre, et l'intimité se transforme sans s'interrompre.
Le script rigide définit de manière exclusive la sexualité légitime — typiquement, un scénario unique centré sur la pénétration, où tout doit s'enchaîner "comme d'habitude". Face au même obstacle, ce couple se retrouve dans une impasse : si le scénario complet n'est pas possible, alors rien n'a lieu.
Or les obstacles sont inévitables. Une douleur sexuelle, un trouble érectile, une asymétrie de désir, une fatigue post-partum, un traitement médical, la ménopause, le vieillissement : tous ces événements, cliniquement très différents, partagent une même propriété — ils perturbent la routine. La recherche montre que la détresse sexuelle qui suit ne tient généralement pas à l'obstacle lui-même, mais à l'impossibilité perçue d'y répondre autrement. La rigidité scripturaire est le mécanisme par lequel un aléa de vie ordinaire se transforme en rupture durable de la santé sexuelle — c'est elle qui mène au cercle de l'évitement, à l'arrêt de la sexualité (le "Dead Bedroom") et, plus largement, à la déconnexion progressive du couple.
La flexibilité des scripts sexuels : un champ de recherche en pleine expansion
Si la rigidité est le mécanisme de la rupture, la flexibilité des scripts sexuels en est le contrepoint adaptatif — et elle est devenue, depuis quelques années, l'un des objets les plus dynamiques de la recherche en sexologie. La définition de référence est posée par Gauvin et Pukall (2018) : la capacité à diverger de sa routine sexuelle habituelle et à modifier ses pensées et ses comportements en réponse à un problème ou à un défi sexuel. Ces autrices ont opérationnalisé le concept pour la première fois sous la forme d'une échelle standardisée, la SexFlex Scale.
Les données accumulées depuis dessinent un constat remarquable : la flexibilité des scripts sexuels se comporte comme un prédicteur transversal du bien-être sexuel, dans des contextes cliniques pourtant très hétérogènes.
Dans la première étude longitudinale menée auprès de couples de longue durée, Bouchard et al. (2023) montrent que la flexibilité d'une personne prédit non seulement sa propre satisfaction sexuelle, mais aussi celle de son ou sa partenaire — ce que la recherche nomme "effets acteur et partenaire". La flexibilité est une ressource qui circule dans le couple.
Chez les couples confrontés à un cancer du sein, la flexibilité de la survivante prédit la satisfaction sexuelle des deux partenaires (Reese et al., 2025). Des résultats comparables sont documentés dans la douleur sexuelle chronique (Gauvin & Pukall, 2018 ; Hunker, 2025), la récupération après une chirurgie de la prostate (McInnis & Pukall, 2023) et la transition vers la parentalité (Lévesque et al., 2021).
Résultat théoriquement fascinant : les couples composés de deux femmes présentent des niveaux de flexibilité significativement supérieurs aux couples hétérosexuels (Bouchard et al., 2023) — vraisemblablement parce que, ne pouvant se référer au scénario culturel dominant, ils sont à la fois obligés et autorisés à construire leur propre répertoire.
Cette flexibilité s'ancre par ailleurs dans une tradition clinique solide : celle du "flexible coping" en sexothérapie, dont le modèle de la "Good-Enough Sex" de Metz et McCarthy (2007) est l'expression la plus connue — remplacer l'exigence de performance par un critère de satisfaction partagée réaliste.
Applications thérapeutiques : travailler sur le scénario
L'immense intérêt clinique de la théorie des scripts est qu'elle transforme des problèmes vécus comme des fatalités identitaires ("je suis bloqué·e", "on n'est pas compatibles") en objets de travail : un scénario appris peut se réviser.
Concrètement, le travail sexothérapeutique sur les scripts mobilise plusieurs leviers.
Rendre le script visible : la plupart des règles qui gouvernent la sexualité d'un couple sont implicites. Le premier travail consiste à les expliciter — débusquer les "il faut" invisibles (il faut que ce soit spontané, il faut aller jusqu'au bout, il faut que les deux aient envie en même temps) hérités du niveau culturel.
Assouplir la dimension cognitive : passer du jugement binaire (réussite/échec) à la curiosité — recadrer les variations du corps et du désir comme des informations, pas des verdicts. C'est ici que la compréhension du désir responsif joue un rôle libérateur majeur.
Élargir le répertoire comportemental : sortir du "menu unique" en réintroduisant la variation — d'intensité, de durée, de forme — et en redéfinissant ce qui compte comme intimité.
Intégrer la dimension émotionnelle : cesser d'exiger de soi d'être parfaitement disponible pour autoriser le contact, et apprendre à emmener dans l'intimité les émotions réellement présentes.
Restaurer la négociation : réapprendre à parler du scénario lui-même — envies, limites, écarts de désir — pour que le script redevienne ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : une co-construction vivante, et non un contrat figé.
Ce travail, essentiellement verbal, cognitif et relationnel, se prête particulièrement bien à la consultation en ligne, en individuel comme en couple.
Conclusion : le scénario n'est pas une fatalité
La théorie des scripts sexuels a plus de cinquante ans, mais elle n'a jamais été aussi actuelle : elle offre le cadre le plus puissant pour comprendre pourquoi deux couples confrontés au même défi — la même maladie, la même transition, la même asymétrie de désir — connaissent des trajectoires si différentes. La réponse tient rarement à la gravité de l'obstacle, presque toujours à la souplesse du scénario.
C'est tout l'enjeu du champ qui émerge autour de la flexibilité des scripts sexuels — ou flexibilité érotique : faire de cette capacité d'adaptation non plus un trait de personnalité qu'on aurait ou pas, mais une compétence qui s'évalue, s'apprend et se développe, ensemble. Les scripts sexuels sont réinscriptibles tout au long de la vie. Le scénario de votre couple a été écrit — il peut donc être réécrit.
Sabrina Beloufa, Psychologue Clinicienne, Thérapeute de Couple & Sexologue Spécialiste de la flexibilité érotique pour les francophones à travers le monde.
Sources :
Bajos, N., Rahib, D., Lydié, N. et l'équipe CSF-2023. (2024, 13 novembre). Contexte des sexualités en France — Premiers résultats de l'enquête CSF-2023. Inserm / ANRS-MIE / Santé publique France. Consulté sur https://presse.inserm.fr/wp-content/uploads/2024/11/rapp_CSF_web.pdf
Banens, M. (2010). Gagnon et Simon et la théorie des scripts sexuels. (Analyse critique francophone de la théorie.)
Beloufa, S. (2026). Vers une mesure de la flexibilité des scripts sexuels : adaptation et extension d'une échelle francophone de flexibilité sexuelle dyadique — une étude de validation de contenu. Mémoire de DIU de Sexologie, Université Côte d'Azur. (Le développement de l'EDYFLEX — disponible sur ResearchGate.)
Bouchard, K. N., Stewart, J. G., Boyer, S. C., Holden, R. R., & Pukall, C. F. (2023). Sexual script flexibility and sexual well-being in long-term couples: A dyadic longitudinal study. The Journal of Sexual Medicine. (L'étude longitudinale de référence sur les effets acteur et partenaire.)
Frith, H., & Kitzinger, C. (2001). Reformulating sexual script theory. Theory & Psychology, 11(2), 209-232. (Sur la dimension discursive et négociée des scripts.)
Gagnon, J. H., & Simon, W. (1973). Sexual Conduct: The Social Sources of Human Sexuality. Aldine. (L'ouvrage fondateur.)
Gauvin, S. E. M., & Pukall, C. F. (2018). The SexFlex Scale: A measure of sexual script flexibility when approaching sexual problems. Journal of Sex & Marital Therapy, 44(4), 382-397. (La définition de référence et la première mesure de la flexibilité.)
Hunker, K. (2025). The Sexual Script Flexibility Scale – Dyadic (SFS-D). (La première mesure dyadique de la flexibilité des scripts.)
Lévesque, S., et al. (2021). (Sur la réorganisation des scripts sexuels lors de la transition à la parentalité.)
Masters, N. T., Casey, E., Wells, E. A., & Morrison, D. M. (2013). Sexual scripts among young heterosexually active men and women: Continuity and change. The Journal of Sex Research, 50(5), 409-420.
McCarthy, B., & Farr, E. (2012). Strategies and techniques to maintain sexual desire. Journal of Contemporary Psychotherapy, 42, 227-233.
McInnis, M. K., & Pukall, C. F. (2023). (Sur la flexibilité des scripts et la récupération sexuelle après prostatectomie.)
Metz, M. E., & McCarthy, B. W. (2007). The "Good-Enough Sex" model for couple sexual satisfaction. Sexual and Relationship Therapy, 22(3), 351-362.
Reese, J. B., et al. (2025). (Sur les effets acteur et partenaire de la flexibilité après un cancer du sein.)
Simon, W., & Gagnon, J. H. (1986). Sexual scripts: Permanence and change. Archives of Sexual Behavior, 15(2), 97-120. (L'article programmatique de la théorie.)
Wiederman, M. W. (2015). Sexual script theory: Past, present, and future. Dans J. DeLamater & R. F. Plante (dir.), Handbook of the Sociology of Sexualities (p. 7-22). Springer. (La synthèse contemporaine des trois niveaux.)
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